Trouver les vrais coupables
 

Alors que le minist?re de la Justice
aurait tent? de trouver, sans grand succ?s, de suppos?s Nazis qui vivent
au Canada, des individus qui ont servi sous le r?gime communiste de
Staline vivraient ici en paix Lorsque j’ai rencontr? le nouveau ministre
de la Justice du Canada, Irwin Cotler, en 1987, il ?tait professeur de
droit et porte-parole du Congr?s juif canadien, et il croyait ? la th?se
voulant qu’Ottawa ait laiss? des « milliers » de Nazis s’introduire au
Canada apr?s la Seconde Guerre mondiale. En juillet 1981, il estimait
qu’au moins 100 Nazis se trouvaient alors au Canada. Au printemps 1983,
leur effectif ?tait pass? ? « peut-?tre 1 000 ». D’autres pr?tendent que
plus de 6 000 Nazis se cachent parmi nous.

Il n’a jamais ?t? prouv? que des Nazis se trouvent au Canada. Cotler
est avocat. Il le sait. Il se souvient ?galement, m?me s’il n’aime pas
qu’on le lui rappelle, que la Commission d’enqu?te sur les criminels de
guerre, que pr?sidait feu M. le juge Jules Deschenes, avait fait une
remarque caustique quant ? la fa?on dont les partisans de telles
all?gations, notamment le Congr?s juif canadien, B’Nai Brith et le
Centre Simon Wiesenthal ont « ?norm?ment exag?r? les chiffres… une
surestimation d’au moins 400 %. »

Un grand nombre de justiciers anonymes ont ?galement aliment?
l’inquisition. Le cas d’une dame ?g?e a ?t? examin? parce qu’elle avait
deux chiens noirs et un comportement « curieux » lorsqu’on lui a demand?
o? elle se procurait le mobilier europ?en qu’elle vendait pour gagner
sa vie. Son mari ?tait ?galement un suspect. Nos « chasseurs de Nazis » ne
s’?taient semble?t-il pas aper?u qu’il ?tait d?c?d? depuis 1977.
En tant que nouveau ministre de la Justice du Canada, Cotler ne devrait
pas donner l’impression de prendre syst?matiquement la d?fense de
quelque groupe jud?o-canadien. On souhaiterait m?me qu’il fasse oublier
ses amabilit?s pass?es envers les tenants de la chasse aux sorci?res.
Or, r?cemment, Cotler a d?clar? que « de nombreux obstacles » avaient
emp?ch? son minist?re « de mettre la touche finale ? son programme »,
c’est??-dire qu’il a toujours l’intention de s’en prendre aux « Nazis».

Lorsque des preuves s?rieuses sont d?pos?es contre quiconque, peu
importe quand et o? une atrocit? s’est produite, l’accus? doit subir
son proc?s. Tout le monde est d’accord pour dire que le Canada ne devrait
pas devenir un refuge pour les criminels de guerre. Pourtant, les gens
d’Ottawa, d??us de ne pas avoir eu gain de cause dans la moindre
poursuite contre des Nazis devant un tribunal p?nal – et c’est ce qui
arrive lorsque l’on prend des ou?-dire pour des faits historiques – ont
donc d? recourir en 1993 ? des audiences de d?naturalisation et
d’expulsion.

Ceux qui sont assign?s ? compara?tre devant ces tribunaux ont peu de
chance de s’en tirer. Dans un cas, un juge a conclu que le suspect
n’?tait pas un Nazi, qu’il n’avait pas particip? ? des crimes de
guerre, et qu’il s’?tait retrouv? malgr? lui gardien en temps de guerre en
Ukraine. Il n’a cependant pas ?t? acquitt?. Les procureurs ont insist?
pour dire que tous les candidats ? l’immigration avaient fait l’objet
d’une s?lection rigoureuse, malgr? la situation plut?t chaotique dans
l’Europe d’apr?s-guerre. Cet homme avait donc de toute ?vidence menti
sur ce qu’il avait fait pendant la guerre, obtenant ainsi la citoyennet?
apr?s avoir fait de fausses d?clarations. Pour cette raison, il devrait
?tre expuls?.

On n’a pas tenu compte du fait que ce citoyen a affirm? sous serment
qu’il n’avait jamais ?t? ainsi interrog?. On n’a pas tenu compte du fait
que les archives pertinentes avaient ?t? d?truites il y a des d?cennies
par notre gouvernement. Dans les causes « nazies » on ne respecte jamais
le principe fondamental voulant qu’on reste innocent tant qu’on n’a pas
?t? trouv? coupable. Or, celui qui est suspect? d’?tre « nazi » doit
prouver son innocence. Bonne chance.

Apr?s des d?cennies de rab?chage, les Canadiens ont fini par croire
qu’il se trouvait des Nazis parmi eux. Certains croient ?galement que
les proc?dures d’immigration ont ?t? resserr?es. Cependant, en mai 2002,
le Montreal Gazette a publi? un article sur une femme qui aurait
combattu dans l’Arm?e rouge et aurait ?galement servi au sein d’un
bataillon de repr?sailles du SMERSH.

Le SMERSH ?tait une division du service de renseignement sovi?tique dont
les membres ont tu? des d?serteurs de l’Arm?e rouge et des milliers de
civils anticommunistes. Une fois qu’on avait abattu les d?serteurs et
les pr?tendus ennemis du r?gime stalinien, cette femme sautait dans la
fosse et veillait ? ce que tous les occupants soient bien morts. Il y a
quelques ann?es elle est arriv?e ? Montr?al en provenance de Moscou.
Aucun agent canadien ne lui a demand? ce qu’elle avait fait pendant la
Seconde Guerre mondiale. Est-elle une crapule? Ce n’est pas ? moi d’en
juger. Il suffit de dire que son histoire est du domaine public (voir
mon article « Un crime de guerre est un crime de guerre » dans The
Montreal Gazette du 2 juillet 2002.)

Ce qui rend cette histoire particuli?rement intrigante, c’est que le 15
septembre 2000, Terry M. Beitner de la section des crimes de guerre et
des crimes contre l’humanit? du minist?re f?d?ral de la Justice a
confirm? que « les agents de s?curit? v?rifient si les demandeurs sont
membres d’une organisation communiste. » En d’autres termes, le Canada
ne veut pas de Nazis ni de communistes. Comment se fait-il que nous nous
soyons retrouv?s avec cet ancien membre du SMERSH? Comme son dossier n’a
pas encore ?t? d?truit, il serait toujours possible d’obtenir tous les
d?tails.

Ce qui est encore plus alarmant, c’est que son cas est loin d’?tre
unique. Un informateur de la Commission Deschenes qui a d?nonc?
plusieurs centaines de citoyens a servi en temps de guerre dans la
c?l?bre police juive des ghettos qui collaborait avec les Nazis. Plus
tard il est devenu partisan communiste puis lieutenant dans le NKVD, la
police secr?te sovi?tique. Il a simplifi? son pass? lorsqu’il a ?migr?
au Canada en 1949, sans doute pour que nos agents d’immigration, qui
sont toujours vigilants, ne s’y perdent pas. Il a pr?tendu qu’il
n’?tait qu’un « chauffeur ».

Ce v?t?ran s’est vant? de ses exploits dans un livre qu’il a publi? en
1981, mais il semble que personne au minist?re de la Justice ne lise ce
genre de confessions autobiographiques. J’ai trouv? un exemplaire de ce
livre au bazar Hadassah ici ? Kingston.

Selon Beitner, est consid?r? comme complice de crimes de guerre celui
qui contribue « directement ou indirectement », ou qui est « membre
d’une organisation… coupable d’atrocit?s, notamment l’ex?cution de
civils. » Des membres de la police secr?te sovi?tique ont commis de
telles atrocit?s. Certains re?oivent aujourd’hui une pension au Canada.
Combien sont-ils? Au moins 100? Peut-?tre 1 000? Qui sait? M?me s’il
n’y en a qu’un, c’est un de trop. Donc, en juillet 2002, la communaut?
ukrainienne du Canada a demand? une enqu?te officielle, mais son appel
est rest? lettre morte. Le gouvernement a depuis fait valoir qu’il
n’avait re?u aucune demande d’enqu?te. Marsha Skrypuch a soulev? le
probl?me aupr?s de Beitner en septembre 2002, dont il a accus?
r?ception. Quelle est donc la cause de cette amn?sie? Est?ce qu’Ottawa
a permis ? des collaborateurs communistes d’entrer au Canada, profitant
peut-?tre des fausses alarmes sur les Nazis qui d?tournaient l’attention
des autorit?s? L’hypoth?se est-elle absurde? Pas plus que les th?ories
de conspiration de Cotler sur la fa?on dont des Nazis seraient entr?s
au Canada, m?me s’il est toujours difficile de les trouver.

Cotler fait peut-?tre d?j? preuve de la sagesse de Solomon ? cet ?gard.
Peu apr?s la publication de mon article dans The Montreal Gazette, son
bureau de circonscription en a demand? un exemplaire qu’on lui a d?ment
exp?di?. Depuis, je lui ai demand? une r?ponse ? deux reprises, mais
sans succ?s. Il ?tait sans doute trop occup? avec ses ?lecteurs du Mont
Royal, notamment avec ce policier collaborateur devenu chauffeur puis
auteur auto-?dit?. Or, Cotler est d?sormais membre du cabinet et il a
?t? asserment? pour servir tous les Canadiens, y compris les victimes
du communisme.

Samedi dernier, le Canada a comm?mor? une de ces victimes. Raoul
Wallenberg a sauv? des juifs hongrois pendant l’Holocauste. Kidnapp? ?
Budapest, en Hongrie, ? la fin de la guerre, il a ?t? ex?cut? ? Moscou
un peu plus tard, sans doute par le SMERSH. Gr?ce ? Cotler et ses amis,
ce vertueux h?ros est devenu le premier citoyen honoraire du Canada en
1985. L’honneur ?tait bien m?rit?.

Si Cotler ordonne ? son unit? des crimes de guerre d’appliquer
imm?diatement des proc?dures de d?naturalisation et d’expulsion aux
Canadiens qui ont admis avoir servi Staline, l’opposition suscit?e par
ces proc?dures s’apaisera. Qu’il le fasse en hommage ? Wallenberg avant
la prochaine journ?e comm?morative qui lui sera consacr?e. Ceux qui ont
?t? complices de son meurtre ne devraient pas ?tre les voisins d’Irwin
Cotler, ni les v?tres, ni les miens.



- Lubomyr Luciuk est directeur de la recherche pour la Ukrainian
Canadian Civil Liberties Association et professeur au Coll?ge militaire
royal du Canada.